Bras de fer

Publié le par L Humanité

Editorial par Pierre Laurent
Bras de fer

Comme il fallait le redouter, le veto américain a rendu impossible l’inclusion dans la déclaration finale de la conférence de Rome d’un appel au cessez-le-feu immédiat au Liban. Les participants s’en sont tenu à un engagement minimum : « Travailler pour parvenir de toute urgence à un cessez-le-feu. » L’hypocrisie est à son comble. Pendant ce temps, les populations comptent leurs victimes par centaines. Alors que les bombardements israéliens pleuvent à coups redoublés sur tout le pays, que l’ONU a été directement visée par une bombe de Tsahal, tuant quatre casques bleus, le texte ose encore parler d’inviter Israël à la « retenue ». Pendant ce temps, le gouvernement d’Ehud Olmert, qui n’était pas à Rome, continue d’afficher son plus total mépris des résolutions internationales.

En vérité, plus les jours passent et plus le fossé grandit entre l’exigence qui s’affirme d’un cessez-le-feu immédiat, la nécessité de le prolonger par de véritables solutions politiques négociées et la volonté américano-israélienne de s’enfoncer dans l’épreuve de force.

Dans un entretien accordé hier au journal le Monde, Jacques Chirac trace enfin au nom de la France les contours d’un règlement politique du conflit. Il était temps, il est même bien tard quand on sait les ravages déjà causés de tous côtés par plus de deux semaines de bombardements et de combats. Toujours est-il que cette fois les choses sont dites. Oui, comme l’indique le président de la République, il « n’existe pas de solution militaire à la crise actuelle » ; la riposte israélienne aux enlèvements de soldats est « disproportionnée » ; un cessez-le-feu immédiat « s’impose » ; à partir de là, des négociations pour un règlement politique du conflit doivent être entreprises ; le recouvrement par le gouvernement libanais d’une totale souveraineté sur l’ensemble de son territoire est une « condition sine qua non » de toute solution politique ; c’est à lui de mettre en oeuvre un désarmement négocié du Hezbollah dans le cadre d’un accord politique libanais ; une force internationale peut se déployer à condition qu’elle soit placée sous le contrôle de l’ONU, et non sous celui de l’OTAN... Quant aux autres problèmes régionaux, ils nécessitent eux aussi des solutions politiques, notamment le problème de l’armement nucléaire iranien, mais « la situation au Liban et le nucléaire iranien sont deux dossiers séparés qui doivent être traités comme tels ».

Et concernant l’Irak, le retrait américain reste la seule perspective crédible.

La position de la France commence enfin à sortir du flou qu’elle entretenait depuis le déclenchement du conflit. L’acuité de la crise actuelle, les liens qui unissent la France au Liban aujourd’hui martyrisés, les risques d’embrasement que cette crise fait à nouveau courir à la région ont manifestement décidé Jacques Chirac à remettre en avant des principes sur lesquels il avait quelque peu mis l’éteignoir ces derniers temps, et encore très récemment lors de la réunion du G8 de Saint-Pétersbourg.

L’écart est aujourd’hui manifeste entre ces déclarations d’intention françaises et la réalité de la déclaration de Rome. Et ce fossé souligne l’ampleur du blocage israélo-américain. Derrière la diplomatie des mots, que Condoleezza Rice manie à merveille, Washington plaide en réalité, non pour un cessez-le-feu préalable, mais pour ld’une force militaire de coercition sous commandement de l’OTAN, destinée à épauler Israël contre le Hezbollah, et au-delà à imposer la « pax americana » sur toute la région, du Liban à la Syrie.

Le bras de fer ne fait que commencer. La mobilisation internationale doit s’amplifier si l’on ne veut pas que les pistes de règlement politique avancées par la France et par d’autres s’évanouissent dans les jours et les semaines à venir sous les coups de boutoir de l’administration américaine.

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Publié dans PRESSE NATIONALE

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