HISTOIRE 3 mai 1936. La victoire

Publié le par JOSSELIN

histoire3 mai 1936. La victoire
Il y a soixante-dix ans, le Front populaire l’emportait lors des élections législatives. Un événement ’une étonnante actualité et modernité.
1. Que retenir de cette exceptionnelle année 1936 ?
Qu’il y eut la conjonction d’une victoire électorale et d’un formidable mouvement social. Le Front populaire (communistes, socialistes, radicaux) gagne les législatives les 26 avril et 3 mai ; les grèves commencent le 26 mai, le gouvernement Léon Blum est constitué le 4 juin, les « accords Matignon » sont signés le 7 juin.
La grève fut sans précédent, irrésistible, avec occupation des usines et des lieux de travail. En quelques semaines, elle a imposé des réformes sociales fondamentales. De fait, on n’avait vu une telle grève et jamais vu une telle victoire. Des augmentations de salaires, parfois considérables, les 40 heures de travail - « la semaine des deux dimanches » -, des conventions collectives qui fondaient de façon négociée les rapports entre salariés et patronat, des délégués élus par les salariés, deux semaines de congés payés... Ce qui semblait utopique quelques mois auparavant devenait réalité. Ces grèves étaient joyeuses, soutenues par la population. Le sentiment d’une dignité retrouvée, après des années de peur et de mépris, a marqué l’époque. Les rapports capital-travail ont de ce fait été modifiés durablement. On parle encore à ce propos d’« exception française ».
Mais, avant même la grève, le Front populaire est une grande victoire antifasciste et une victoire politique des forces progressistes. Deux ans auparavant, le 6 février 1934, en pleine crise économique et avec un chômage de masse, les ligues fascistes, encouragées par la victoire de Hitler en Allemagne et le pouvoir de Mussolini en Italie, montèrent à l’assaut de la - République. Cette « gueuse », comme - disait l’extrême droite de l’époque... Les - répliques populaires et l’unité antifasciste se manifestèrent quasi immédiatement. Les années 1934-1935 furent ainsi des années d’affrontements avec un patronat dur, avec les « ligues » fascistes aussi. Et des années de combats politiques dont devait sortir le Front populaire. Le mot d’ordre de « front populaire pour le pain, la paix, la liberté », lancé au départ par le Parti communiste, se trouva au coeur de la vie politique. Et il a donné son nom à toute la période historique.
Durant ces années, les luttes, les manifestations de masse, comme le 14 juillet 1935, et les grands rassemblements populaires se multiplièrent. Les accords d’unité antifasciste puis le pacte d’unité d’action communistes et socialistes, le programme électoral de 1936, la réunification syndicale, l’apparition d’un très grand courant intellectuel furent les grands marqueurs de cette période. Les forces politiques y jouèrent tout leur rôle. Mais le Front populaire ne se résuma pas à leur action : c’est une centaine d’associations politiques, syndicales, associatives, culturelles qui constituèrent le Rassemblement populaire, le 14 juillet 1935. Et c’est ainsi que, en France, le fascisme ne passa pas.
2. Un événement politique
et une immense impulsion sociale
Il fut aussi un mouvement intellectuel et culturel. Des films, des mouvements de création artistique surgirent. Tout le monde a en tête les images de ce temps, les bals dans les entreprises en grève, les enfants juchés sur les épaules de leurs parents dans les grands rassemblements, les travailleurs qui partent en vacances en tandem. Et des fêtes partout... La vie est à nous, ce titre d’un film de Renoir exprime bien l’élan de cette époque.
En ce sens, le Front populaire apparaît comme un événement global : luttes-élections, luttes-mouvement intellectuel, aspirations à une vie meilleure, à des « lendemains qui chantent ». Dans ces années de fièvre, le présent de la lutte réussit à prendre tout son sens en s’ancrant dans un passé glorieux (celui de la République et du mouvement ouvrier) et en se projetant dans un avenir de justice et de liberté. Avec le grand rêve soviétique - on parle ici du rêve qui nourrit l’espérance et non d’une réalité déjà largement marquée par l’horreur du stalinisme - et avec la victoire ouvrière du printemps, la République sociale, la « Sociale » comme on disait autrefois, n’allait-elle pas devenir enfin une réalité ? C’est cet aspect éminemment porteur d’avenir, d’amour de la vie, qui donne sa tonalité si particulière à ce court moment de notre histoire. Et qui fait aussi son actualité, sa modernité.
3. Le Front populaire, une période,
avec un « avant » et un « après »
Le succès de 1936 est préparé par les années de résistance et de recherches qui, des marches des chômeurs du début des années trente au programme du Front populaire en janvier 1936, permirent à la gauche d’éviter à la France le désastre du fascisme. Il faut bien des tâtonnements pour surmonter les préventions qui freinent la marche à l’union. La force du PCF , à l’époque, est de comprendre, avec - heureusement - la majorité de l’Internationale communiste, qu’il faut éviter au mouvement ouvrier et démocratique le désastre qui a été celui du puissant mouvement allemand, laminé par l’hitlérisme. Mais si le fascisme enregistre une défaite, en France et en 1936, il n’a pas perdu la guerre. Le grand patronat - les Louis Renault, François de Wendel, etc. - considère aussitôt que les lois sociales ne sont pas définitives. « Patrons, soyez des patrons ! » affirme le responsable de l’organisation patronale qui prend le nom de Confédération générale du patronat français.
Quant à la droite, elle se radicalise. Une part d’elle regarde de plus en plus du côté de l’Italie et de l’Espagne. Et elle profite des déboires du Front populaire. Car la belle alliance des années précédentes bute sur des contradictions délicates. Si la politique sociale et culturelle du gouvernement de Léon Blum fut brillante, sa politique économique fut timide. Résultat : dès 1937, Blum proclame la « pause » dans les réformes, au grand dam de ceux qui pensaient que les victoires de 1936 en préparaient d’autres, plus enthousiasmantes encore.
Pour l’Espagne, la France et la Grande-Bretagne choisissent la politique de « non-intervention », ce qui laisse le champ libre à Hitler et à Mussolini et précipite l’échec de la République espagnole. Sans doute il y a les Brigades internationales, décidées par l’Internationale communiste pour soutenir le combat républicain. Dix mille Français, dont de nombreux communistes, y participent et sauvent l’honneur de la République française. Mais ce n’est pas suffisant. L’espoir du printemps et de l’été 1936 laisse peu à peu de place à l’amertume. Le PCF fait alors tout ce qu’il peut pour préserver et même élargir l’union contre le fascisme menaçant. Hélas, c’est le fascisme qui reprend l’offensive. La capitulation de la France et de la Grande-Bretagne devant Hitler, à Munich en septembre 1938, sonne le glas de la coalition - antifasciste. En novembre 1938, la violente - répression, par le radical Édouard Daladier, de la grève protestant contre l’abandon de la loi des 40 heures sert d’oraison funèbre.
4. Quand une grande espérance
est déçue, le pire peut advenir
« Plutôt Hitler que le Front populaire », affirmait une partie de la droite. Elle mit en application la formule en juillet 1940. Le gouvernement de Vichy qui s’installa dans la défaite de 1940 fut comme une revanche du fascisme français et d’une grande partie du grand patronat qui se compromit dans la collaboration avec l’Allemagne nazie. Mais en face, dans la Résistance, le Front populaire a été une référence majeure pour la génération plongée dans le combat. Nombre de dirigeants syndicaux et militants du Front populaire ou anciens de la guerre d’Espagne furent en tête dans la Résistance. - Danielle Casanova, Henri Rol-Tanguy, André - Tollet, Charles Tillon, Marie-Claude Vaillant-Couturier... Elles et ils furent si nombreux à s’engager, à souffrir, à mourir. La plupart ont été des militants et des dirigeants formés dans le combat du Front populaire. Chez eux, le combat national ne se séparait pas de la lutte - sociale et du combat politique. Aucun nationalisme dans ce patriotisme. Jean-Pierre Timbault, devant le peloton d’exécution, s’exclame : « Vive le Parti communiste allemand ! »
Continuité du Front populaire et de la - Résistance... Le contenu social et les réformes de structures du programme du Conseil national de la Résistance et des gouvernements de la - Libération sont à beaucoup d’égards le prolongement direct du Front populaire avec les nationalisations, les comités d’entreprise, les nouveaux droits des travailleurs.
5. Le Front populaire est une grande période pour le Parti communiste
Période d’expansion, électorale et militante ; période d’extraordinaire créativité politique. C’est dans cette période que le PCF s’installe dans une place politique qui va en faire une composante à part entière du paysage social et politique français.
Il est solidement enraciné dans un monde industriel et urbain en pleine croissance : massivement populaire, inséré dans les périphéries - urbaines et dans une partie non négligeable du monde rural, il contribue à la politisation - démocratique d’un peuple délaissé par les formations politiques traditionnelles. Son enracinement syndical et municipal, considérablement élargi en 1935-1936, dessine son image de « parti de la classe ouvrière ».
Il incarne l’espérance sociale dans un monde d’égalité, cette espérance sans laquelle le peuple n’est pas véritablement acteur et la République reste fragile. Sans doute cette espérance est-elle alors raccordée au grand mythe soviétique, et sans doute la réalité du modèle n’est-elle pas à la hauteur des attentes. Mais à cette époque l’exemple de l’URSS dispose encore d’une immense force propulsive, qui contredit alors la vieille idée selon laquelle le capitalisme serait indépassable.
Enfin, le PCF est à l’initiative de la grande formule du Front populaire, qui désigne de façon claire l’enjeu du moment (démocratie ou fascisme) et qui permet à la gauche rassemblée de redonner du sens à l’engagement, de mobiliser politiquement le peuple et de faire reculer la réaction dans sa forme la plus e xtrême. Ce faisant, le PCF fait la démonstration de son utilité politique, que les défauts sectaires des - périodes antérieures avaient contribué à rendre moins visible.
Bien sûr, on pourra dire que le PCF de cette époque participe à une histoire générale qui voit la consolidation du stalinisme et le déferlement en URSS d’une répression atroce qui a terni l’image du communisme. Mais le milieu des années trente est celui où la contradiction est maximale entre la perversion stalinienne du communisme et l’engagement démocratique total des communistes contre le fascisme. En France, c’est le second terme de cette contradiction qui domine alors. La jeune direction communiste, incarnée par son secrétaire général, Maurice Thorez, est à l’apogée de sa créativité et de sa capacité d’initiative. Elle sait rompre avec les étroitesses des années précédentes, rétablir les liens entre République et - révolution, question démocratique et question sociale. Le Thorez de ces années-là est l’homme de la « main tendue », celui qui parvient, contre la barbarie nazie, à réconcilier le drapeau tricolore et le drapeau rouge.
C’est cette créativité qui permettra au PCF d’élargir son implantation, puis d’être au coeur de la résistance populaire et nationale pendant la nuit de l’Occupation. C’est grâce à elle que, pendant plusieurs décennies, l’esprit révolutionnaire fut dominant à gauche. La France y gagna l’originalité de son « État social » ; la gauche y puisa majoritairement, jusqu’à l’orée des années quatre-vingt, son ancrage dans la visée de transformation sociale.
Henri Malberg, responsable de la commission « mémoire » au PCF, et Roger Martelli, historien
 
 
Publicité

Publié dans HISTOIRE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article