Peaux noires et maillots bleus, par Claude Boli et Pap Ndiaye

Publié le par Le Monde

Peaux noires et maillots bleus, par Claude Boli et Pap Ndiaye
LE MONDE | 22.11.06 | 14h19
 
Les récentes déclarations de M. Frêche - président de la région Languedoc-Roussillon - sur le trop grand nombre de joueurs noirs dans l'équipe de France de football ont suscité à juste titre une réprobation quasi unanime. Reste que condamner ses propos ne suffit pas : il est aussi nécessaire de réfléchir à certains de leurs fondements. Il est vrai qu'il existe de nombreux sportifs noirs dans des sports en vue, et qu'ils sont même majoritaires dans notre équipe nationale de football. Ce n'est pas être raciste que de le dire. La constatation faite, et admise, il faut l'expliquer.

Depuis l'entre-deux-guerres, la composition des équipes nationales de football a épousé l'histoire des migrations, qu'elles soient européennes (Italie, Pologne, Espagne), africaines (Algérie, Sénégal, Mali, Côte d'Ivoire) ou des DOM-TOM (Guadeloupe, Martinique, Guyane). Le football est un sport d'immigrés, pour qui il a pu constituer un moyen d'ascension sociale. Ce fut le cas de Raymond Kopa, fils d'immigrés polonais, de Michel Platini, de grands-parents italiens et de Zinédine Zidane, fils d'Algériens.
Quand, en 1931, Raoul Diagne devint le premier Noir à enfiler le maillot bleu, peu d'observateurs auraient imaginé qu'ils deviendraient majoritaires au début des années 2000. L'apport des ressortissants d'Afrique noire francophone dans la génération actuelle des équipes de France est net. Patrick Vieira (né au Sénégal), Claude Makelele (originaire du Congo), Jean Alain Boumsong (Cameroun), Sydney Govou (Bénin) et Alou Diarra (Mali) reflètent cette tendance "africaine". Les onze autres Noirs de l'équipe sont originaires des départements d'outremer (Guadeloupe, Martinique, Guyane). La forte présence de joueurs noirs sous le maillot bleu est donc liée aux vagues migratoires des quarante dernières années, en provenance de l'ancien empire colonial. Les Bleus forment le miroir réfléchissant de notre passé national, qui est aussi un passé colonial.
Pour Georges Frêche, il semble exister une contradiction entre le fait d'appartenir à une sélection nationale et celui d'être noir. Pour lui, les joueurs noirs de l'équipe de France sont des intrus, à demi-français, à admettre en petit nombre. Il ajoute que "s'il y en a autant, c'est parce que les Blancs sont nuls". Il reprend là un discours ranci sur la nation amollie et déclinante puisque les Blancs (sous-entendu : les vrais Français) auraient moins la "rage de vaincre". Surtout, il valide un argument essentialiste, encore très présent dans les imaginaires contemporains sur le corps noir, selon lequel "les Noirs sont bons en sport".
Dès le début du XXe siècle, on essaya d'expliquer l'apparition de sportifs noirs de haut niveau par des facteurs biologiques. C'est ainsi que, en 1901, le cycliste afro-américain "Major" Taylor fut ausculté aux rayons X par des anthropologues français cherchant à comprendre les raisons de ses victoires aux championnats du monde de cyclisme sur piste. De nombreuses études "scientifiques" essayèrent, tout au long du siècle, d'établir des différences biologiques pour rendre compte de la forte présence noire dans l'athlétisme et d'autres sports. On mesurait bras, jambes, pieds, on incriminait tel os du talon ou du bassin à la recherche du secret des victoires de Jesse Owens, Joe Louis ou Michael Jordan.
Tel entraîneur d'athlétisme américain expliquait en 1941 que les Noirs héritaient de dispositions innées venues des temps primitifs, lorsqu'il leur fallait échapper aux lions de la jungle ! Au sein du football américain, les quarterbacks (meneurs de jeu) sont rarement noirs, tandis que les joueurs qui courent le plus (les wild receivers par exemple) le sont presque toujours : dans le premier cas, les qualités de stratège sont valorisées ; dans le second ce sont les qualités athlétiques qui priment. Les processus de sélection orientent les uns et les autres vers des spécialités différentes en fonction de stéréotypes raciaux.
L'explication biologisante est toujours prête à surgir dans la bouche des commentateurs sportifs. Elle va souvent avec une disqualification des Noirs dans d'autres domaines (ceux de l'intellect et de la haute création), comme si les talents sportifs valaient compensation. Or ce n'est pas du côté de la biologie que l'on a trouvé, ou que l'on trouvera, une explication valable aux succès des athlètes noirs, mais du côté de l'organisation des sociétés, des opportunités socio-économiques, des structures sportives et de l'histoire de l'immigration. Pour beaucoup d'enfants noirs, le sport constitue un moyen de réussite sociale, et la réussite des aînés peut les conforter dans l'idée qu'il est un lieu où les discriminations raciales n'ont pas cours. Mais rares sont ceux qui accèdent à la gloire.
Que M. Frêche se rassure donc : la forte présence de footballeurs noirs sous le maillot bleu n'est qu'un moment de l'histoire sociale de notre pays et des grands courants migratoires internationaux. "L'invasion noire" à laquelle il fait implicitement allusion témoigne d'une inquiétude soupçonneuse à l'égard des minorités visibles, comme si celles-ci devaient éternellement prouver qu'elles sont bien françaises. Et puis, les Noirs ne sont pas trop nombreux à l'Assemblée nationale, au gouvernement, dans les conseils d'administration, dans les universités et les grandes écoles, n'est-ce pas ? Les Noirs sont situés dans les échelons les plus modestes de la société, et, pour eux, les réussites des équipes de France d'athlétisme, de basket et de football constituent une occasion de fierté et d'identification nationale. Par les temps qui courent, ce n'est pas rien !
 
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Publié dans PRESSE NATIONALE

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