« Pour changer le regard de lautre »
« Pour changer le regard de l’autre »
Les urnes placées à l’entrée d’un marché, à Bobigny, attirent les passants, très intéressés par cette initiative municipale. Reportage.
Deux urnes installées sur deux tables à l’entrée du marché couvert du quartier de la Ferme, à Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Des élus invitent les passants à participer à la consultation sur le droit de vote des résidents étrangers. Deux bulletins : le bleu propose de donner ce droit à toutes les élections ; le vert uniquement aux scrutins locaux. Petit à petit, une file d’attente se forme devant chaque urne. Tarek, égyptien de quarante-cinq ans, glisse son enveloppe dans la boîte en métal. « J’aimerais pouvoir donner mon opinion. Je n’ai pas envie de regarder en simple téléspectateur ce qui se passe dans le pays où je vis depuis vingt ans. Ma fille, mon fils et mon épouse sont nés ici ». La petite foule de votants est aussi colorée que l’est l’ensemble de la population balbynienne.
Depuis lundi et jusqu’à dimanche, elle est appelée à s’exprimer dans vingt-deux bureaux de vote mis à sa disposition dans les principaux lieux publics de la ville. Comme ce mercredi, dans ce quartier populaire de la Ferme, où habitants et salariés semblent motivés par l’initiative municipale. Micheline, retraitée, estime « normal d’octroyer le droit de vote aux résidents étrangers qui gagnent leur salaire et payent leurs impôts ». L’argument revient sans cesse dans la bouche des partisans du « oui ». Certains, notamment les nationaux issus de l’immigration, y ajoutent une note particulière : « Je vote pour mes parents, dit Zarah, étudiante de vingt-deux ans. Mon père est installé à Bobigny depuis quarante ans. Il veut garder sa nationalité algérienne, car ce bout de papier le rattache à ses origines. »
À l’entrée du marché, l’ambiance rappelle les périodes de campagne électorale. Un camion sono recouvert d’affiches appelle à s’exprimer sur cette question. Entre deux courses, les gens prennent le temps de s’arrêter devant le bureau de vote ambulant. Beaucoup saluent Abdel Sadi, premier maire adjoint (PCF) de Bobigny. Dernier de la fratrie à avoir obtenu la nationalité
française, il est l’un des deux seuls conseillers généraux d’origine étrangère en France. « Mes parents ont toujours voulu garder leur nationalité algérienne, considérant qu’ils retourneraient un jour ou l’autre au pays. Mais c’est ici qu’ils ont construit leur vie », raconte Abdel Sadi, dont le père est décédé. « Ma mère ne comprend pas qu’elle ne puisse pas donner son opinion sur les affaires locales », confie-t-il.
Pour l’élu, « il importe de prendre en compte l’histoire et le parcours de vie dans une ville, dans un pays et ne pas lier la citoyenneté à la nationalité ». À l’image de bon nombre de Français d’origine étrangère, Abdel Sadi vit mal l’absence de considération nationale envers ses parents : « Ils ont fait ce pays, participé à ses batailles. Mes parents sont aussi les enfants de cette République. Le droit de vote aux immigrés permettra qu’on les regarde autrement. » Le premier maire adjoint se tourne vers les passants, de plus en plus nombreux à s’agglutiner devant les urnes. Ailleurs, le même engouement s’est manifesté, à en croire les élus, sûrs de la popularité de cette consultation organisée dans le cadre des cinquièmes assises de la ville.
M.K.