Le désordre
Éditorial par ar Claude Cabanes
Le désordre
Ce matin, ils sont encore là ? Qui ça ? La bande qui gouverne la France... Ils sont encore là, et c’est
un jour de trop pour ceux qui sont gouvernés...
Il y a longtemps, le général de Gaulle avait confié à l’un de ses ministres : « il y a des périodes où, même si l’ordre apparent continue de régner, il perd son sens, parce
qu’en dessous l’ordre réel est brisé. » L’ancien chef de l’État n’aurait sans doute pas imaginé qu’un jour ce serait précisément un des ministres, et qui plus est le ministre
du maintien de l’ordre, qui se chargerait de briser lui-même la devanture de la République. Décidément M. Sarkozy contribue, avec chacun de ses mots et de ses actes, à dessiner derrière lui un paysage de destruction. On en a vécu
hier un épisode presque grotesque, qui en d’autres temps aurait entraîné la démission de l’équipe qui gouverne,
ou du moins de certains de ses membres.
C’est sans doute, en effet, la première fois dans l’histoire de la Ve République que le ministre de la police montre
du doigt le travail des magistrats et par là même bafoue un de ses principes fondateurs : l’indépendance de la justice, en particulier
à l’égard de l’exécutif. C’est sans doute aussi la première fois dans l’histoire de
la Ve République que le chef de l’État reçoit dare-dare
le premier président
de la Cour de cassation, autrement dit, le juge le plus haut dans la hiérarchie, pour l’assurer de l’indépendance du corps judiciaire, mise à mal par le ministre de l’Intérieur. C’est la première fois aussi que ce ministre-là jette comme un camouflet à l’hôte de l’Élysée : « je persiste et je signe ! » Comme s’il avait déjà pris la place de Jacques Chirac !
C’est la première fois que le garde des Sceaux, autrement dit le ministre de la Justice, rempart théoriquement le plus haut à la tête de la construction institutionnelle pour protéger la liberté des magistrats, c’est donc la première fois que ce ministre, le si médiocre Pascal Clément, s’aligne
sur le ministre de la police contre sa propre mission fondamentale. C’est la première fois qu’à l’intérieur même du cercle du gouvernement on se précipite ici et là pour conforter un « collègue » qui bafoue l’esprit et la lettre même de la Constitution : ainsi M. Thierry Breton, ministre de l’économie, vole-t-il à la rescousse de Nicolas Sarkozy.
Il aurait été beaucoup plus inspiré de dire la vérité aux Français sur les conséquences de la fusion possible Gaz-de-France-Suez : un cabinet indépendant évalue qu’elle entraînerait 20 000 suppressions d’emplois d’ici à 2010... M. Breton a de la transparence une conception à géométrie variable. Quant à son amour de la vérité qu’il proclame urbi et orbi, il n’ira pas jusqu’à admettre que sa proposition concernant l’obscénité des stock-options n’est que du bidon : son texte n’a d’autre but que de rendre le scandale invisible. Bref, M. Copé, le porte-parole du gouvernement, déclarait hier : « il n’y a pas de crise. » Il suffit de traduire : « il y a bien une crise ».
En quelques semaines, Nicolas Sarkozy a accumulé quelques évidences très éloquentes dans les domaines les plus variés. Sa politique de « nettoyage » de la « racaille » au « Karcher », comme il dit, est un échec total que les préfets eux-mêmes constatent officiellement.
Son intention de démolir les régimes spéciaux de retraite et d’enfoncer l’échafaudage général est désormais un fait. Son hostilité à la « carte scolaire » est avérée. Sa haine des grands mouvements populaires de notre histoire -le Front populaire ou Mai 1968 par exemple -est désormais publique. Et il ne fait pas de doute que s’il avait été président de la République au printemps 2003, des soldats français tomberaient aujourd’hui aux côtés des Américains en Irak : il est allé lécher la main du « maître », George Bush, comme le font les toutous. Nous persistons et nous signons : M. Sarkozy est bien décidément le candidat de la guerre civile.
Cela ne signifie pas, hélas, qu’à gauche l’espérance soit déjà prête pour la relève. Il commence pourtant à y avoir le feu.