« Le travail précaire et au noir saccommode très bien de travailleurs sans papiers »
À travers cette question, les mots utilisés et les non-dits implicites sont nombreux. Qu’est-ce qu’une régularisation massive ? Une affaire de nombre, d’absence de critères (automatique) ? Une régularisation immédiate au lieu d’être permanente, jour après jour ?
Si on s’en tient aux chiffres, s’agit-il d’un chiffre en proportion des sans-papiers, de la population étrangère en situation régulière, du nombre d’habitants en France ?
Quand les lois, progressivement, depuis celles de Pasqua (années quatre-vingt-dix) créent des sans-papiers, en durcissant les conditions d’obtention d’une carte de séjour, le nombre de ces derniers est composé d’arrivants clandestins, certes, mais aussi de déboutés du droit d’asile (de plus en plus restrictif) et de personnes qui, sous un autre régime, auraient eu des papiers. Leur nombre augmente, alors qu’il pourrait rester stable et la question d’une opération spéciale de régularisation émerge. Il y en a eu une en 1981 (120 000 personnes) et une autre sous Chevènement. Dans les années soixante, on régularisait de nombreux immigrés après coup.
Quant à « l’afflux d’immigrés », ce terme renvoie à une idée d’invasion, d’absence de maîtrise de l’immigration et à l’idée que l’immigration est en soi une nuisance, à un moment où il y a besoin de peu de main-d’oeuvre. À mon sens, la pression à l’émigration restera forte, quoique l’on fasse. Par contre la violence des raisons d’émigrer et la violence de la fermeture des frontières demeurent. Elles provoquent la multiplication des camps et la criminalisation de l’immigration. Plus les portes seront fermées, plus les conditions dans lesquelles les émigrés tenteront de fuir et de s’installer seront contraires aux droits humains. Le trafic d’êtres humains est déjà florissant concernant la prostitution. La régularisation permettrait à bon nombre d’immigré(e) s de faire valoir leurs droits. La question de l’émigration reste entière. Il faut revenir à des régularisations sous critères (droit à vivre en famille, ancienneté de la présence, asile...).
Est-on prêt à reconnaître la nécessité d’une immigration familiale de peuplement ou d’une immigration de l’emploi ? La venue des immigrés a longtemps permis une accumulation plus rapide des profits et une absence d’investissement technologique. Le travail précaire et au noir s’accommode très bien de travailleurs sans papiers, donc sans droits. On ne peut penser à l’immigration sans réfléchir au modèle économique et social que l’on souhaite. Veut-on des médecins étrangers discriminés et sous-payés pour satisfaire la politique de santé ? L’immigration est forcément liée à la politique étrangère. Dans les rapports Nord-Sud, il est impossible de détacher la question migratoire de celle du développement. Pourquoi les pays riches seraient seuls à décider de qui va où et pour faire quoi ? Le néocolonialisme n’est pas mort alors que la mondialisation entraîne des populations entières dans la pauvreté. La politique restrictive à l’égard des étudiants étrangers (toujours soupçonnés d’être des faux ou des futurs immigrés) va de pair avec la faiblesse de l’investissement global dans l’éducation, la recherche et l’enseignement supérieur. On a pourtant tout intérêt à avoir d’anciens étudiants dans tous les pays du monde. Encore faut-il admettre que ces personnes voudront aller et venir, ce qui est aujourd’hui impossible. Les interprétations de plus en plus restrictives de la convention de Genève ternissent l’image de la France terre d’accueil. Les raisons de départ sont de plus en plus multifactorielles (catastrophes naturelles, insécurité sociale et politique, guerres civiles, horizons bouchés...). Et au vu de cette convention, un Afghan, un Palestinien ou un Irakien ne relèvent plus de la convention de Genève.
Par Maryse Tripier, professeur de sociologie à l’université de Paris-VII-Denis-Diderot